Certaines enquêtes étaient forcément plus compliquées que d’autres pour Kate. Depuis la fusillade, le mot ‘sniper’ lui faisait toujours un peu froid dans le dos, même si elle persistait à dire à tout le monde qu’elle allait bien. Elle avait d’abord refusé de s’avouer à elle-même qu’elle souffrait d’un syndrome de stress post-traumatique, pas parce qu’elle en avait honte, mais parce qu’elle ne voulait pas paraître faible ou vulnérable aux yeux des autres. Après l’enquête du tireur qui avait laissé plusieurs victimes derrière lui, la brunette luttait contre ses crises d’angoisse et ses démons. Elle voyait le docteur Burke une fois toutes les deux semaines si cela était possible avec son emploi du temps, mais après l’enquête du sniper, la jeune femme se réfugiait dans le bureau de son psychologue plus souvent. Personne n’était au courant de ces rendez-vous, pas même son père et encore moins Castle. La crainte de Kate était que ses amis ne la voient plus du même œil, que la vision que son partenaire avait d’elle soit changée ou faussée. Elle refusait d’être perçue comme faible ou brisée à ses yeux, mais elle oubliait bien trop souvent que l’écrivain pensait qu’elle était la personne la plus courageuse et la plus forte qu’il connaissait. Toutes les idées négatives et destructrices qu’elle se mettait dans la tête, elle était la seule à les penser. Et les petites voix dans sa tête n’étaient pas là pour l’aider, bien au contraire. A force d’enfouir tout ce qu’elle ressentait, l’état de la brunette risquait réellement de se dégrader. Castle voulait tout faire pour l’aider, mais se faire rejeter ou recevoir des remarques sur un ton désagréable, il ne le supporterait pas éternellement et elle en était consciente.

 

Depuis quelques temps, Kate et Castle passaient moins de temps ensemble en dehors du travail, et c’était une situation qui leur déplaisait à tous les deux. L’écrivain voulait simplement aller dîner avec elle, voir un film au cinéma avec elle, ou tout simplement la recevoir au loft et passer du temps avec elle comme ils avaient l’habitude de le faire. Kate lui manquait, il voulait simplement l’aider. Alors ce soir, il était passé chez Remi pour ramener à Kate ce qu’elle avait l’habitude de commander lorsqu’ils y allaient.

 

-« Castle ? Qu’est-ce que vous faites là ?

-Cela fait un moment que nous ne nous sommes pas retrouvés en tête à tête en dehors du poste alors je me suis dis que je pourrais passer avec votre plat préféré. »

 

Kate paniqua. Elle n’était pas dans en état de le recevoir, ou plutôt, elle ne voulait pas qu’il la voit dans un certain état.

 

-« Mais… si vous ne voulez pas, je peux simplement vous laisser à manger et m’en aller. »

 

Sa proposition était sérieuse, et la peine et la déception dans ses yeux étaient réelles. Kate pouvait sentir son cœur se briser en le voyant ainsi. Elle s’en voulait.

 

-« Non, Castle ; insista-t-elle. Evidemment que vous pouvez rester. »

 

Elle se recula et ouvrit davantage la porte pour laisser son partenaire entrer. Elle lui aurait bien proposé un verre de vin mais elle n’avait plus rien ni dans son frigo ni dans ses placards. Ils prirent place dans le canapé du salon et déballèrent la nourriture du sac. Castle craignait d’avoir été trop intrusif et Kate craignait de ne pas être assez accueillante. L’atmosphère était timide sans pour autant être trop pesante. La brunette était concentrée sur les bruits de la rue ; elle ignorait d’où ils venaient et ce que c’était mais elle était tendue. Son cœur battait anormalement fort contre sa poitrine. Elle ne dit rien à Castle et fit comme si de rien n’était.

 

Plus la soirée avançait et plus Kate se sentait oppressée. Les murs se rapprochaient, la salle se rétrécissait. Sa tête lui jouait des tours et elle se détestait. Elle s’excusa auprès de son partenaire pour aller dans la salle de bains mais ne prit pas la peine de refermer la porte derrière elle. Sa respiration était saccadée et l’impression que les murs se refermaient sur elle refusait de s’en aller. Elle avait l’impression que l’air venait à lui manquer, la panique s’empara de son corps sans qu’elle ne puisse rien faire pour l’empêcher. Elle faisait une crise d’angoisse. Et savoir que son partenaire était là ne l’aidait pas. Castle, de son côté, avait remarqué que Kate s’était absentée depuis un moment maintenant. Il commença également à entendre des bruits venant de la salle de bains, des bruits sortant de la bouche de Kate. Inquiet, il se leva pour la rejoindre et comprit tout de suite ce qui se passait quand il vit qu’elle était haletante. Il voulut d’abord s’approcher, mais ne voulait pas l’encercler et l’oppresser davantage. Il utilisa son meilleur atout : les mots.

 

-« Kate. Kate, je suis là ; dit-il doucement. Vous êtes en sécurité ici avec moi. »

 

Il n’y avait rien à faire, sa crise d’angoisse était bien trop importante pour tenter de l’apaiser. Il avait beau essayer de la rassurer, ça n’avait pas l’air de fonctionner. L’écrivain changea de stratégie : il s’assit contre la cabine de douche et laissa de la place entre ses jambes pour que Kate puisse venir s’y installer.

 

-« Kate, venez vous asseoir ici. Faites-moi confiance. »

 

Castle lui tendit sa main pour l’inviter et l’aider à prendre place.

 

-« Si vous vous allongez sur moi et placez votre tête au niveau de mon cœur, et que vous vous concentrez sur leurs battements, votre corps pourra et vous pourrez caler les vôtres sur les miens. Ça prendra sûrement du temps, mais c’est la seule chose qui puisse vous aider à vous calmer. Venez là. »

 

Kate accepta la main de l’écrivain et prit place entre les jambes de son dernier. Elle s’allongea de manière à ce que sa tête repose sur son torse, au niveau de son cœur comme il lui avait dit. Castle passa un bras autour d’elle sans pour autant le resserrer, par peur qu’elle se sente enfermée.

 

-« Je suis là ; murmura ce dernier. Je vous tiens. »

 

Kate se redressa légèrement, ses vêtements glissant sur le carrelage du sol de sa salle de bains. Elle tentait de se concentrer sur les battements réguliers du cœur de son partenaire tout en essayant de gérer sa respiration. Toujours haletante, elle attrapa l’autre bras de Castle, celui qui était libre, et vint l’enrouler autour d’elle. Castle attrapa ses mains de part et d’autre et reposa sa tête sur la sienne. Kate, même si ses mains étaient dans celles de son partenaire, tenta comme elle pouvait de les serrer pour s’assurer que cela était réel.

 

-« Je suis là, Kate. Je ne vais pas m’en aller. Jamais. »

 

Il lisait dans ses pensées. Elles avaient beau être chamboulées à l’instant présent, elle était assez consciente pour constater que Castle et elle étaient toujours synchronisés.

 

Une demi-heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Castle dans la salle de bains, et aucun d’eux n’avait bougé. Kate commençait tout juste à voir le bout du tunnel – pas la lumière qui s’y trouvait. Sa poitrine était toujours contractée, mais petit à petit sa respiration s’était calée sur celle de Castle. Les larmes avaient cessé de couler mais ses paupières étaient terriblement lourdes. En vérité, elle était à deux doigts de trouver le sommeil dans les bras de son partenaire. Sa crise l’avait épuisée. Ces dernières semaines l’avaient épuisée.

 

-« Vous voulez de l’aide pour vous relever ? demanda Castle, tenant toujours ses mains dans les siennes.

-S’il vous plaît. »

 

Sa voix était faible et cassée. Son corps était fatigué. Elle rampa sur le sol pour laisser l’espace suffisant à Castle pour se lever. Ce dernier se baissa et enveloppa ses bras autour d’elle, ne prenant pas le risque de la faire tomber. Les jambes de Kate étant faibles, elle bascula mais s’effondra dans les bras de l’écrivain.

 

-« Désolée ; murmura-t-elle.

-Par pitié, ne le soyez pas. »

 

Castle l’aida à marcher jusqu’au salon et l’installa sur le canapé avant d’aller lui chercher un verre d’eau. Il prit place à ses côtés, réalisant que leurs regards ne s’étaient toujours pas croisés. Kate se sentait honteuse, il le savait. Elle avait craqué devant lui, elle avait été vulnérable devant lui, mais elle ne l’aurait été devant personne d’autre.

 

-« Comment vous vous sentez ?

-Epuisée. Vraiment épuisée. Je suis désolée que vous ayez eu à assister à… ça. 

-Je ne le suis pas ; rétorqua l’écrivain. Vous êtes la personne la plus courageuse et la plus forte que je connaisse. Je vous voyais ainsi avant ce soir, et je vous voir toujours de la même manière. La vision que j’ai de vous ne changera jamais, ni ce que je pense. Extraordinaire, vous vous souvenez ? »

 

Kate baissa la tête avant de respirer un grand coup et enfin croiser le regard de son partenaire. Elle lui offrit un petit sourire timide, mais honnête.

 

-« Je n’aurais jamais réussi à me calmer si… si vous n’étiez pas là. D’autres soirs ont été beaucoup plus… glaçants.

-Comme le jour où vous êtes venue au travail avec un énorme bandage sur tout votre avant-bras ? »

 

Elle hocha la tête. Il ne lui en avait pas parlé, mais il avait totalement vu le bandage. Et le sang qui avait transpercé. Kate pensa d’abord qu’elle avait été discrète, puis elle se souvint qu’elle ne pouvait rien cacher à celui qui partageait sa vie depuis presque quatre ans maintenant.

 

-« Merci pour ce soir, Castle. Merci infiniment.

Always ; lui affirma ce dernier. Vous faites partie des personnes que… auxquelles je tiens le plus. »

 

Le cœur de Kate fit un bond dans sa poitrine. Oh, elle savait très bien ce qu’il allait dire avant de se reprendre, mais ce soir n’était pas le moment adéquat pour ça.

 

-« Je ferai n’importe quoi pour vous.

-C’est réciproque. »

 

Kate osa le regarder droit dans les yeux, et longuement, pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté le sol de sa salle de bains. Elle voyait dans le regard de Castle qu’il voulait en faire plus, qu’il voulait l’aider coûte que coûte. Elle allait travailler là-dessus ; avec le docteur Burke et de son côté, mais elle ne laisserait plus Castle de côté.

La crise de trop.
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